Karl Polanyi, la « conscience économique » et la science-fiction

On le sait, le système financier est d’une efficacité extraordinaire. Il régit la vie de plusieurs milliards d’êtres humains, ceux qui le servent, ceux qui s’en servent et ceux qui n’ont pas d’autres choix que d’y souscrire. Il n’est ni intelligent ni conscient, mais pourtant il est construit, dirigé, entretenu et exploité par des humains et il se justifie par sa contribution au bien-être. Il est non seulement efficace pour tenir sa place contre vents, marées et révolutions, mais il l’est aussi pour améliorer le bien-être, du moins en apparence, l’un n’allant pas sans l’autre. En fait, le système financier est une copie visible de l’être social primitif et complexe qui se cache dans chaque humain, un superpartenaire, celui qui gère les interactions entre les individus, les collectivités et les peuples… des interactions contractuelles le plus souvent basées sur l’intérêt des parties qui s’affrontent dans les transactions, qui ne se font pas confiance et qui s’accordent enfin sur un contrat… une promesse de respecter l’entente qui les lie, tout cela en vue de protéger le capital et son système de gouvernance.

Si nous laissons le marché prendre les décisions, ce sera au prix de la destruction de la société
— Karl Polanyi

Karl Polanyi conteste cette vision du libre marché et de son système financier qu’il accuse d’être « désencastrés » des relations sociales, « disembeded » comme il le dit, et ce, de manière fautive, puisque rien ne dit dans l’histoire que l’humain présente un comportement économique qui mérite un tel sort, que « les motivations humaines se réduisent aux deux seuls mobiles de la peur de mourir de faim et de l’appât du gain monétaire. » Le problème du « désencastrement social » de l’économie de marché « autorégulée », c’est que ce phénomène est porteur d’effets pervers et de coûts sociaux importants, dont l’accentuation de la violence économique (les crises des années 29-37, 73, 79, 93, 94, 97, 98, 98-2002, 2008 et la crise de la dette publique grecque) et de la violence politique (le fascisme, le nazisme, le stalinisme…). Pour Polanyi, l’idéal-type que les économistes libéraux présentent comme l’économie de marché régulée par la négociation basée sur l’intérêt personnel et la confiance dans les relations contractuelles est une utopie qui engendre ces dérives extrêmes. 

Le système financier et l’économie de marché conçoivent le territoire, les ressources vitales, le travail et la monnaie, les piliers structurant de la société, comme des objets-produits, des intrants et extrants obéissant à des règles qui protègent avant tout le capital au détriment de plusieurs et à l’avantage de certains, un système qui brise les droits égalitaires à la jouissance de la vie. En fait, on peut penser que l’économie de marché et son système financier se seraient structurés sur une erreur d’application de la morale humaniste. 

À leur décharge, on invoque souvent que plusieurs systèmes financiers (Banque Mondiale, Association internationale de développement, Agence multilatérale de garantie des investissements, etc.) tentent de contrebalancer pour leurs dérives en subventionnant le développement des zones sous-développées.  Encore là, plusieurs dénoncent cette forme de développement auquel on cherche à arriver, un mode de production du bien-être orienté vers la fabrication d’une économie moderne telle qu’on la connaît, avec ses inégalités et ses impacts sur l’écosphère. Et, après tout, c’est peut-être vrai, ces aides au développement plus « encastrées » dans l’activité sociale telle qu’elle se joue dans la réalité viennent corriger quelque peu pour ses effets délétères… tout en renforçant, il faut bien le dire, l’économie de marché et son système financier. Peut-être aussi qu’il est impossible de faire mieux, à court terme du moins, qu’il s’agit d’un moindre mal, que les modes de gouvernement internationaux comme l’ONU, et la bonne volonté des peuples mettant leurs dirigeants en garde contre l’égoïsme et la folie du pouvoir, seront capables de juguler la violence politique qui essaime un peu partout. Reste les violences religieuses et ethniques qui perturbent le bon fonctionnement de l’économie de marché et, certains le prétendent, violences qui ne seraient qu’un mode parmi d’autres par lesquels s’expriment les violences économique et politique.

Que vient faire la science-fiction dans ce qui est au cœur des problèmes de violences et de mal-être qui affligent une grande partie des Terriens ? 

Il y a une double question politique et éthiquement interdite dans toute cette affaire et que la science-fiction peut aborder sans trop déranger : Quel est le rôle de la nature humaine dans ce que les humains vivent depuis l’aube des temps et que l’espèce humaine risque de vivre jusqu’à son crépuscule ? Que pourrait être le monde dont on rêve tous si l’humain dans son comportement réussissait vraiment à se « désencastrer » de ses pulsions primitives qui l’enfoncent dans son destin tumultueux et... ? 

Alain Avanti