Les limites de l’état conscient de l’intelligence humaine…

Dans mes écrits de science-fiction, l’état conscient de l’intelligence humaine est vu comme sa faculté de distinguer le bien du mal, le bon de ce qui est mauvais, le vrai du faux, le beau de ce qui est laid, la grandeur d’âme de ce qui est mesquin… L’état conscient de l’intelligence se distingue de la notion de conscience pure que je vois plutôt comme une propriété du cerveau qui permet aux humains d’appréhender les objets et phénomènes extérieurs, de ressentir des émotions et des pulsions en regard de ces objets tout en ressentant des émotions et des pulsions par rapport aux actes que ces objets et phénomènes provoquent. L’état conscient de l’intelligence permet d’examiner et de juger de sa propre existence et aussi, de savoir d’où l’on vient, où l’on va et quelles responsabilités vis-à-vis sa propre existence, celles des autres, celle des animaux, de l’écosphère et des capacités de la vie sur terre que cet « état conscient » confère à chacun. Cet état conscient serait le gouvernail des choix dans l’agir humain, de l’agir en respectant des règles qui sont porteuses de l’idéal vers lequel l’espèce humaine se dirige, ou aimerait dans ses rêves les plus fous se diriger.

Oui… bien sûr, les humains sont dotés de facultés de raisonnement et de capacités de distinguer le bien du mal, peut-être la seule espèce en mesure d’une pareille performance dans notre galaxie [voir la Gaian Bottleneck Hypothesis], mais pour l’humain, dans sa réalité, occupé à autre chose dans son quotidien, raisonner “consciemment et intelligemment” sur un enjeu est un exploit loin d’être à la portée de tous. L’humain est plutôt plongé dans le “mudling through» ou « l’art de se débrouiller » sans trop d’analyses et de planification. Ses actions, parfois offensives, parfois défensives, parfois neutres, cherchent à produire des résultats obéissant avant tout à ce qu’il perçoit [ou calcule] être son intérêt personnel et la satisfaction de ses pulsions [les « qualia » motivationnelles et émotionnelles]. Ses actes et son comportement sont modulés par son caractère psychologique forgé par les aléas de la vie… son hérédité aussi, actes et comportements correspondant à des réactions aux circonstances selon un mode qui est propre à chaque individu.

Pour se donner un peu de liberté et de sécurité, l’humain compense en créant des institutions et en leur confiant des mandats pour maintenir un certain niveau de prévisibilité des phénomènes qui ont cours dans l’environnement dans lequel il agit. Il se donne ainsi des règles et des moyens persuasifs d’y obéir. Et ces règles lui permettent d’agir selon un idéal-type, celui auquel il adhère, de gré ou de force, celui le plus souvent établi aux coûts de chaudes et désastreuses luttes politiques ou par des paroles spirituelles manipulatrices inventées par l’homme et imputées à un dieu tout puissant.

Mes romans de science-fiction veulent tenir compte de cette forêt enchevêtrée de comportements, où se reproduit constamment le conflit entre l’état conscient de l’intelligence humaine et le bourbier infernal dans lequel nous plongent nos pulsions.

Nous sommes ici au cœur de l’histoire humaine… et ça ne va pas bien !

Ça ne va pas bien… au point où les optimistes, dont j’étais, voient mal comment l’espèce humaine se sortira du bourbier planétaire dans lequel elle s’enfonce inexorablement… Et pour cause… ses problèmes sont insolubles, les forces et habilités intellectuelles dont elle dispose pour les résoudre étant incapables d’affronter et de vaincre la puissance et la multitude des forces qui en sont responsables ou qui en favorisent le développement : pauvreté de masse, exclusion économique et désespérance sociale, terrorisme local, régional et international, réfugiés de guerre, migrants politiques, croissance de l’écart entre les riches et les pauvres, réchauffement planétaire et perturbations climatiques, acidification des océans, montée des niveaux de la mer, essoufflement de la consommation, déclin des économies, endettement chronique des pays et des ménages, vieillissement des populations des pays développés, accentuation du sous-développement, obstacles à la gouvernance des états et des villes, dépendance complète des nations à l’informatique, asservissement fiscal et politique des citoyens, perte de liberté de parole et de pensée, dé-alphabétisation, effondrement boursier… Mais aussi : raréfaction des ressources, guerres de l’eau, augmentation du prix des aliments, réduction de la biodiversité, accroissement des confrontations intercivilisationnelles et interethniques, guerres de religion, maintien des inégalités des genres, renforcement et sophistication de la criminalité, augmentation de la consommation de drogues et d’alcool, développement systémique du décrochage scolaire, sous-scolarisation des masses, généralisation de la corruption, collusion entre les élus, mépris des droits de l’homme, commerce des armes… et j’en passe... de quoi être parfaitement heureux !

Peut-être que nos idéaux-types sont incapables de produire des solutions à ces problèmes, peut-être qu’au contraire, ils se sont construits et adaptés pour les entretenir.

Alors quoi ? Tout le monde s’en fout. Peut-être… peut-être qu’il vaudrait mieux profiter du temps qu’il reste à se bercer avec nos illusions et d’en tirer le meilleur parti possible.

Mais, peut-être pas… peut-être serait-il plus avisé de comprendre que la survie de l’espèce humaine dépend de sa nature profonde… et de ce qui, dans la biochimie de ses comportements et dans l’état conscient de son intelligence, la rendra invulnérable aux multiples menaces qu’elle crée elle-même.

C’est sans doute ce à quoi réfléchit Klaus Schwab, et ce à quoi aimerait arriver le Forum Économique Mondial. Il y a de l’espoir…

Alain Avanti